
Dimanche, 1er février 2026-Lorsque j’ai soutenu, dans de récentes publications, que la RDC ne saurait organiser des élections en 2028 tant qu’une part de son territoire demeurerait occupée par les troupes rwandaises, les relais de l’opposition y ont vu un refus de la démocratie. Ils n’y ont pas perçu, hélas, le réalisme froid d’une leçon historique pourtant écrite en lettres de sang et de larmes.
Commençons par dissiper un malentendu. Oui, techniquement, un État peut organiser un scrutin sous occupation. L’histoire moderne en offre plusieurs exemples. Mais dans chaque cas, ces élections n’ont pas sonné le glas de l’occupation. Elles ont simplement appris à coexister avec elle. Loin d’être un remède, elles deviennent trop souvent l’antichambre d’une amputation territoriale entérinée.
Prenez l’Ukraine. Des élections s’y sont tenues après l’annexion de la Crimée et l’infiltration du Donbass, confortant la légitimité internationale de Kiev sans faire reculer d’un pouce les frontières de l’occupant. Puis, avec l’extension de la guerre et la loi martiale, le débat même sur la tenue d’un scrutin a montré combien l’intégrité du territoire et la sécurité priment sur le calendrier électoral. Les urnes, muettes face aux tanks.
Songez à l’Irak de 2014. Les citoyens votaient tandis que Mossoul et les plaines du Nord croupissaient sous le joug de Daech. Le rituel démocratique n’a alors libéré aucune ville. Il a seulement souligné, avec une cruelle ironie, le décalage entre le formalisme électoral et l’effondrement de l’État.
Contemplez enfin Chypre, témoin immobile d’un demi-siècle de partition. Depuis 1974, l’île vit coupée en deux par la ligne verte de l’armée turque. La partie sud, seule reconnue, a pu rejoindre l’Union européenne, tandis que l’occupation se maintient au Nord, s’enracine, se banalise. La normalité politique finit par dessiner les contours d’un deuil territorial accepté.
Partout, le même scénario se rejoue. L’occupation s’installe, le temps fait son œuvre. Les populations tombent sous le régime administratif de l’envahisseur, adoptent sa monnaie, plient sous ses lois. Une annexion de fait s’accomplit, silencieusement. Et la vie politique qui se poursuit ailleurs commence à ressembler, malgré elle, à une trahison par omission.
Transposer cette grille de lecture à la RDC, et l’équation devient douloureusement claire. Surtout que le président rwandais revendique audible nos territoires de l’ Est.
Quel démocrate conséquent pourrait ériger la tenue d’un scrutin en absolu, alors que l’intégrité du territoire est bafouée ? La réponse tonne d’elle-même. La démocratie n’est pas un rite désincarné, elle suppose un État maître de son sol.
Qu’on s’entende bien : que les Congolais dialoguent entre eux est légitime, et parfois nécessaire. Mais faire du dialogue intercongolais la priorité, pendant que des troupes étrangères occupent une partie de notre territoire, revient à inverser l’ordre des urgences. La tragédie de l’Est ne relève pas d’un simple différend domestique ; elle procède d’une agression venue de l’extérieur.
On observera d’ailleurs que cette fièvre du dialogue s’intensifie au moment précis où le retrait rwandais, sous la pression américaine croissante, devient une hypothèse crédible. Que cacherait cet activisme amplifié, au moment où se dessinent enfin les conditions d’une libération du territoire ?
On s’interroge de même sur le rôle de certains médiateurs, tel l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, récemment en mission à Kinshasa. Leur engagement serait d’autant plus convaincant qu’il se mesurerait avec la même exigence à Kigali et à Kinshasa, en pesant réellement sur le retrait des troupes étrangères plutôt qu’en priorisant des marchandages politiques internes.
La logique s’impose avec une simplicité austère. La priorité absolue, c’est la libération du territoire. Avant les joutes électorales, avant les compromis partisans, il y a ce devoir sacré : rendre à la patrie son intégrité. Aucun scrutin, si transparent soit-il, ne saurait valoir l’abandon d’un seul hectare de la terre congolaise.
Cela ne signifie pas un renoncement à la démocratie, mais un aménagement de son calendrier au service de la souveraineté.
Sans élection dans le délai constitutionnel, une transition encadrée, fondée sur un large accord national et des mécanismes constitutionnels ou politiques assumés, peut garantir la continuité de l’État en attendant que le retrait des troupes d’occupation soit vérifiable. C’est là qu’in dialogue politique s’imposerait impérativement à nous.
Dès que cette condition est remplie, le retour à un calendrier électoral redeviendra non seulement possible, mais impératif.
Dans l’intervalle, la vraie bataille se joue ailleurs : dans la mobilisation diplomatique, la pression sur les agresseurs, les sanctions ciblées, la conditionnalité de l’aide, le réveil des consciences africaines et mondiales. C’est à ce prix que la fin de l’occupation cessera d’être un slogan pour devenir un horizon concret.
C’est à cette aune exigeante, celle de l’histoire et de la souveraineté, qu’il faut juger les positions et les silences de chacun. Le temps court des tactiques partisanes ne doit pas étouffer le temps long de la nation. L’Est de notre pays attend plus qu’un bulletin de vote. Il attend d’être rendu à lui-même. Et cela, seule la fin de l’occupation peut l’offrir.



