
Kinshasa, 26 mars 2026-À l’occasion de la 20ᵉ Conférence des Bâtonniers, tenue dans la ville de Mbandaka, le Bâtonnier national Michel Shebele Makoba a prononcé un discours dense, lucide et sans concession sur la situation actuelle du barreau congolais. Placée sous le thème évocateur « L’avocat, le Bâtonnier et son autorité », son intervention s’est imposée comme un véritable diagnostic de crise interne et un appel au sursaut moral collectif.
Dès l’entame, le ton est donné : le danger qui guette la profession d’avocat en République démocratique du Congo ne vient pas de l’extérieur, mais de certains de ses propres membres.
Le Bâtonnier national dresse un constat préoccupant : indiscipline croissante, mépris des autorités ordinales, violations répétées des règles déontologiques, dérives médiatiques et comportementales.
Selon lui, « le mal est à l’intérieur même du corps », une affirmation forte qui traduit une crise profonde de gouvernance et de valeurs au sein du barreau.
Une crise de langage révélatrice d’une crise plus grave
L’un des axes majeurs du discours repose sur ce que le Bâtonnier qualifie de « crise de langage », inspirée des réflexions de l’écrivain Marek Halter.
Cette crise se manifeste par : des propos injurieux ou diffamatoires sur les réseaux sociaux, des attaques publiques contre les autorités ordinales, une banalisation du manque de respect entre confrères.
Mais au-delà des mots, il s’agit en réalité d’une crise du comportement et de l’éthique professionnelle.
Le langage devient ainsi le symptôme visible d’un mal plus profond : la perte des valeurs fondamentales de la profession.
L’autorité du Bâtonnier remise en cause
Le cœur du discours porte sur la question de l’autorité du Bâtonnier, aujourd’hui fragilisée.
Le Bâtonnier national déplore que certains avocats : refusent de répondre aux convocations, ignorent les instructions ordinales, contournent leur Bâtonnier pour saisir directement l’autorité nationale,
cherchent à agir en dehors de tout cadre réglementaire.
Pour illustrer cette dérive, il s’appuie sur une référence littéraire à Jean de La Fontaine et sa fable « Le Meunier, son fils et l’âne », soulignant qu’un Bâtonnier ne peut satisfaire tout le monde.
Ainsi, le désaccord ne peut jamais justifier l’insubordination.
Le plaidoyer pour un “réarmement moral”
Face à cette situation, le Bâtonnier national appelle à un véritable réarmement moral du barreau.
Ce réarmement passe par le respect strict de la déontologie, le renforcement de la discipline, la restauration de l’autorité ordinale, et surtout, le courage des dirigeants.
S’inspirant des pensées d’Aristote et de Nelson Mandela, il insiste sur le rôle central du courage dans la préservation de la profession.
« Le courage est la première des vertus humaines (…) il faut la capacité de vaincre la peur. »
Le discours met également en lumière plusieurs phénomènes inquiétants.
Premièrement, la médiatisation excessive des affaires judiciaires. À ce sujet, le Bâtonnier fait savoir que de plus en plus d’avocats débattent des dossiers en cours dans les médias, violant ainsi : le secret professionnel, le secret de l’instruction,
et les règles de prudence.
Il a profité de l’occasion pour aborder la question relative à l’implication présumée dans des réseaux de spoliation.
À l’en croire, le phénomène des « folio men », lié à la spoliation immobilière, inquiète particulièrement.
Certains avocats seraient impliqués, ternissant l’image de toute la profession.
Le Bâtonnier appelle à une introspection :
le problème ne viendrait pas uniquement des autorités, mais aussi du comportement de certains avocats eux-mêmes.
Autre point critique : l’entrée massive et peu rigoureuse au barreau. Le Bâtonnier dénonce : un relâchement dans la sélection, l’absence de formation adéquate, le manque de maîtres de stage, la précarité croissante des jeunes avocats.
Conséquence, une dégradation du niveau professionnel, une augmentation des dérives, une fragilisation globale du barreau.
Parmi les solutions avancées, une proposition majeure : Permettre à tout barreau de sanctionner un avocat pour des fautes commises sur son territoire, même s’il dépend d’un autre barreau.
L’Objectif poursuivi est de lutter contre l’impunité, responsabiliser les avocats partout sur le territoire, renforcer la discipline nationale.
Le Bâtonnier national insiste sur un point fondamental à savoir : l’avenir du barreau dépend de la responsabilité collective des avocats eux-mêmes.
Il invite à renforcer la formation continue, privilégier le dialogue interne, organiser des assemblées extraordinaires, promouvoir la coopération entre barreaux.
Une vision ambitieuse pour l’avenir
Malgré la sévérité du diagnostic, le discours se veut porteur d’espoir.
Le Bâtonnier formule deux ambitions majeures : Faire rayonner les avocats congolais dans l’espace OHADA et à l’international ; Restaurer une profession fondée sur l’éthique, la compétence et la dignité.
Cette allocution apparaît comme un moment charnière pour le barreau congolais.
Plus qu’un simple discours moral, il s’agit d’un véritable cri d’alarme, appel à la réforme, et feuille de route pour la refondation de la profession.
Le message est clair : sans discipline, sans éthique et sans respect de l’autorité, l’avenir même de la profession d’avocat est en danger en RDC.
« Le respect commence par soi-même », rappelle le Bâtonnier National.
Une phrase qui résume à elle seule l’esprit de toute son intervention.
ITK



