
Mardi, 9 juin 2026-En novembre 2024, j’avais publié une tribune intitulée « Le marché du carbone, une mine d’or pour la RDC ». J’y soutenais fermement que les mécanismes du marché du carbone pouvaient contribuer activement aux efforts que déploie le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, à travers le Programme de Développement Local des 145 territoires (PDL-145T), afin d’améliorer durablement le cadre de vie de nos populations rurales.
À l’approche de la prochaine conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP31), qui se tiendra du 9 au 20 novembre 2026 à Antalya, en Turquie, la question de notre positionnement stratégique devient cruciale.
Lors de ce sommet international, les États membres de la CCNUCC se réuniront pour poursuivre les négociations et évaluer l’avancement des objectifs climatiques mondiaux.
Pour la République Démocratique du Congo (RDC), ce rendez-vous doit marquer un tournant : celui du passage d’un statut de victime de la pauvreté à celui de superpuissance environnementale rémunérée à sa juste valeur.
Le paradoxe congolais : un trésor écologique, une détresse sociale
La RDC est, par excellence, le « pays des paradoxes ». Ce contraste extrême entre l’immense potentiel de notre capital naturel et la pauvreté persistante de notre population est une anomalie économique et morale.
Le pays abrite les deux tiers des forêts du bassin du Congo, absorbant d’immenses volumes de dioxyde de carbone. Plus encore, il détient 75 % des tourbières de ce bassin, notamment dans la Cuvette centrale, qui constituent l’un des plus grands réservoirs de carbone au monde avec une réserve colossale stockée de 30 gigatonnes.
Au total, la RDC détient un potentiel climatique inégalé, séquestrant plus de carbone que l’Amazonie. La valeur monétaire globale des services écosystémiques des forêts du bassin du Congo est estimée à environ 1 152 milliards de dollars américains. Pourtant, la valeur actuellement intégrée dans les économies de la sous-région est dérisoire.
Nos communautés locales continuent de souffrir de la pauvreté et de la dépossession foncière, subissant de plein fouet les contradictions d’une transition écologique mondiale qui se nourrit de nos ressources sans en payer le juste prix.
La Nouvelle Économie du Climat comme ambition souveraine
Face à ce constat, la Nouvelle Économie du Climat, initiée par le Président Félix Tshisekedi, se présente comme une vision de gouvernance politique et économique salvatrice. Son but est clair : transformer ce capital naturel et forestier en un levier majeur de croissance économique.
Concrètement, cette stratégie doit se focaliser sur la valorisation de nos forêts et de nos tourbières en exigeant des actes et des financements concrets de la communauté internationale. L’enjeu est de transformer le capital naturel en richesses palpables pour la population.
Les projections indiquent que le marché des crédits carbone pourrait devenir un levier de croissance de plus de 5 milliards de dollars pour l’économie congolaise. Cependant, le potentiel reste largement sous-exploité.
À titre de comparaison, le marché national du carbone au Brésil est évalué à plus de 2,7 milliards de dollars et pourrait atteindre jusqu’à 25 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.
À l’échelle macroéconomique, le Brésil dispose du potentiel pour générer des revenus allant de 70 à 100 milliards de dollars grâce aux crédits carbone d’ici 2030.
Pendant ce temps, en RDC, le marché national du carbone n’a pas encore de valeur fixe ou de capitalisation globale officielle. Le pays ne dispose pas d’un marché réglementé interne et opère principalement via des transactions bilatérales et le marché volontaire, laissant de larges marges de profit à des intermédiaires extérieurs.
Si le Fonds National REDD+ (FONAREDD) demeure un bon outil pour mobiliser et capter les financements internationaux, il est temps de passer à la vitesse supérieure.
Les trois piliers d’une diplomatie climatique offensive pour l’échéance 2026
Pour que la RDC cesse d’être ce pays de paradoxes à Antalya, sa diplomatie climatique doit s’articuler autour de trois axes de négociation rigoureux :
1. L’exigence d’un prix plancher et la régulation du marché : La RDC doit refuser de brader ses crédits carbone sur le marché volontaire à des prix dérisoires. Notre diplomatie doit imposer, en coalition avec nos pairs du Bassin du Congo, un prix plancher souverain pour la tonne de carbone, adossé aux mécanismes stricts de l’Article 6 de l’Accord de Paris. Parallèlement, l’urgence est à la structuration d’un marché national réglementé pour internaliser la valeur de nos services écosystémiques.
2. L’adossement direct des revenus du carbone au PDL-145T : Les flux financiers captés par le FONAREDD et les futurs mécanismes de marché doivent directement alimenter les caisses du développement local. Chaque tonne de carbone préservée dans nos territoires ruraux doit financer une école, un centre de santé, un réseau d’eau potable ou une route de desserte agricole prévus par le PDL-145T. C’est le seul moyen de donner un sens humain à la transition écologique.
3. Le leadership au sein des grands bassins forestiers : Face aux géants comme le Brésil, la RDC doit consolider le bloc de négociation de l’axe Amazonie-Bornéo-Congo. Nous devons faire bloc pour exiger l’opérationnalisation de financements multilatéraux massifs, proportionnels aux gigatonnes de carbone que nos écosystèmes séquestrent pour le salut de l’humanité.
La RDC ne doit plus se présenter aux sommets climatiques mondiaux comme un demandeur d’aide, mais comme un créancier de la planète.
En liant la Nouvelle Économie du Climat au Programme de Développement Local des 145 territoires, le leadership congolais détient la clé pour éteindre le paradoxe de la pauvreté au milieu de l’abondance verte. C’est le message de dignité, de souveraineté et de prospérité que la RDC se doit de porter avec force lors de la COP31 en Turquie.
Isidore KWANDJA NGEMBO
Analyste des politiques publiques sur le changement climatique



