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Steve Mbikayi à Olivier Nduhungirehe sur le cas du général Ekenge : « On ne donne pas des leçons de mémoire quand on a fait de la mémoire un métier » !

Dimanche, 27 septembre 2026-Réagissant aux déclarations du ministre rwandais des Affaires étrangères sur le retour du général-major Sylvain Ekenge comme porte-parole des FARDC, Steve Mbikayi dénonce une instrumentalisation de la mémoire du génocide de 1994 dans le débat sur la crise dans l’Est de la RDC.

La polémique autour du retour du général-major Sylvain Ekenge à la tête de la communication des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) prend une dimension régionale.

La réintégration de l’officier a provoqué une réaction virulente d’Olivier Nduhungirehe, ministre rwandais des Affaires étrangères. Celui-ci a qualifié ce retour de « troublant et indécent », estimant qu’il soulève de graves interrogations sur la manière dont Kinshasa traite les discours visant les Tutsi congolais.

Le ministre rwandais a également établi un parallèle entre les propos attribués au général Ekenge et les « Dix Commandements du Hutu », texte publié en 1990 par Hassan Ngeze, l’un des acteurs médiatiques associés à la propagande qui a précédé le génocide des Tutsi au Rwanda.

C’est cette lecture que Steve Mbikayi Mabuluki conteste avec vigueur dans sa nouvelle tribune, intitulée « La mémoire comme monnaie ».

Pour l’ancien ministre congolais, la controverse autour du général Ekenge ne peut pas être séparée du contexte politique, diplomatique et militaire qui oppose depuis des années Kinshasa et Kigali.

« Kigali ne s’émeut pas. Kigali se positionne »

Steve Mbikayi ouvre sa tribune par une attaque directe contre la posture adoptée par Kigali.

Pour lui, l’indignation du ministre rwandais ne relève pas uniquement d’une préoccupation liée à la lutte contre les discours de haine. Elle constitue également, selon son analyse, un positionnement politique destiné à imposer un récit particulier sur la crise congolaise.

« Il y a des indignations qui ressemblent à des horloges : on les entend sonner à l’heure exacte où elles servent », écrit-il.

Puis il tranche : « Cette indignation n’est pas morale : elle est tactique. Kigali ne s’émeut pas. Kigali se positionne. »

Cette formule donne le ton de toute la tribune.

Steve Mbikayi considère que la question de la protection des Tutsi congolais ne peut être utilisée pour évacuer les autres questions posées par la guerre dans l’Est de la RDC.

Il prend néanmoins soin de préciser que les discours de haine doivent être combattus, quelles que soient les communautés visées.

« À Kinshasa, les discours de haine contre quiconque doivent être jugés, les incitations poursuivies, les responsabilités établies. »

Son argument n’est donc pas de défendre les propos discriminatoires. Il consiste plutôt à dire que la condamnation des discours de haine ne doit pas empêcher l’examen des responsabilités liées au conflit armé et aux violations du droit international.

Le général Ekenge, point de départ d’une bataille diplomatique

Le général-major Sylvain Ekenge se retrouve ainsi au centre d’un débat qui dépasse largement sa personne.

Ses propos antérieurs avaient suscité une controverse et conduit à sa suspension. Son retour comme porte-parole des FARDC a donc immédiatement attiré l’attention de Kigali.

Pour Olivier Nduhungirehe, cette réintégration constitue un signal préoccupant.

Pour Steve Mbikayi, en revanche, la réaction rwandaise doit être replacée dans un contexte beaucoup plus large : celui de la guerre dans l’Est du Congo et des relations particulièrement tendues entre Kinshasa et Kigali.

La question posée par l’auteur est alors simple : peut-on condamner fermement les discours de haine tout en exigeant dans le même temps que les questions de souveraineté, d’intégrité territoriale et de droit international soient traitées avec la même rigueur ?

Pour Mbikayi, il ne devrait y avoir aucune contradiction.

La partie la plus offensive de la tribune concerne cependant la mémoire du génocide des Tutsi de 1994.

Steve Mbikayi ne remet pas en cause la gravité de cette tragédie ni le devoir de mémoire envers ses victimes.

Mais il conteste ce qu’il considère comme une utilisation politique de cette mémoire dans le débat diplomatique contemporain.

C’est dans ce contexte qu’il écrit : « Le génocide de 1994 n’est pas seulement une mémoire au Rwanda ; il est devenu une monnaie. On la dépense à l’international, on en exige le remboursement. »

Cette métaphore constitue la colonne vertébrale de son texte.

Selon lui, le souvenir du génocide ne devrait pas devenir un argument permettant à un État de bénéficier d’une forme d’immunité politique lorsqu’il est lui-même confronté à des accusations ou à des controverses liées à ses actions contemporaines.

Et c’est ici que Steve Mbikayi adresse à Olivier Nduhungirehe sa formule la plus cinglante : « On ne donne pas des leçons de mémoire quand on a fait de la mémoire un métier. »

La phrase vise directement la posture du gouvernement rwandais et sa place particulière dans le débat international sur la mémoire du génocide.

« On ne se pose pas en gardien de la vérité quand on a appris à la plier »

La charge de Steve Mbikayi ne s’arrête pas là.

Il poursuit en affirmant : « On ne se pose pas en gardien de la vérité quand on a appris à la plier. »

Cette formule résume sa critique de la diplomatie rwandaise.

Dans son raisonnement, Kigali ne devrait pas pouvoir se présenter uniquement comme victime historique ou gardien de la mémoire sans que soient examinées, avec la même rigueur, les politiques et les actions qui lui sont reprochées dans la région des Grands Lacs.

L’auteur appelle ainsi à séparer deux questions : le devoir imprescriptible de mémoire et l’évaluation des actes politiques présents.

La tribune revient ensuite sur le conflit dans l’Est de la RDC.

Steve Mbikayi estime que la polémique autour du général Ekenge ne doit pas faire oublier la question centrale de la présence militaire rwandaise et du soutien au M23.

Sur ce point, il existe un élément majeur dans les décisions internationales.

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté, le 21 février 2025, la résolution 2773. Celle-ci condamne l’offensive du M23 dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu et demande notamment au Rwanda de cesser son soutien au mouvement et de retirer ses forces du territoire de la République démocratique du Congo.

Le Conseil de sécurité demande également au M23 de cesser les hostilités et de se retirer des territoires congolais sous son contrôle.

Ces éléments permettent de comprendre l’argument développé par Steve Mbikayi : la lutte contre les discours de haine et la défense de la souveraineté congolaise ne sont pas deux questions incompatibles.

Elles peuvent, et selon lui doivent, être traitées simultanément.

« Souffler sur la braise pour mieux vendre le feu »

C’est dans son analyse de la comparaison avec les « Dix Commandements du Hutu » que Steve Mbikayi durcit encore le ton.

Il écrit : « La comparaison avec les “Dix commandements du Hutu” n’est pas innocente. Elle est l’arme d’un théâtre bien rodé : souffler sur la braise pour mieux vendre le feu. »

Pour lui, cette comparaison permet de replacer la controverse dans le registre du génocide et de la menace existentielle, alors que le débat porte initialement sur la réintégration d’un officier congolais et sur ses propos.

Mbikayi considère donc cette référence historique comme un instrument de communication politique.

Il estime que la mémoire du génocide doit être protégée, mais qu’elle ne doit pas servir à empêcher toute discussion sur les actes actuels du pouvoir rwandais.

La communauté internationale interpellée

Steve Mbikayi ne limite pas sa critique à Olivier Nduhungirehe.

Il interpelle également la communauté internationale, qu’il accuse de faire preuve d’une prudence excessive à l’égard de Kigali.

Selon lui, le traumatisme du génocide de 1994 continue de peser lourdement sur les relations internationales du Rwanda.

« Depuis 1994, la compassion tient lieu de politique », écrit-il.

Il ajoute : « On excuse parce qu’on se souvient. On se tait parce qu’on a honte. »

L’auteur considère ainsi que le souvenir du génocide, qui devrait constituer un devoir universel de mémoire, risque d’être transformé en une dette politique permanente.

C’est précisément cette logique qu’il conteste.

Steve Mbikayi insiste toutefois sur une distinction fondamentale.

La reconnaissance de la souffrance des victimes du génocide n’est pas remise en question.

Ce qu’il refuse, c’est que cette compassion puisse être utilisée pour justifier une indulgence permanente à l’égard de décisions ou d’actions contemporaines.

Il écrit ainsi : « La compassion légitime due aux victimes du génocide de 1994 ne saurait se transformer en impunité permanente pour un régime qui a fait de cette tragédie un puissant instrument de sa diplomatie. »

Cette phrase résume probablement le mieux le fond de sa réponse au ministre rwandais.

Pour Mbikayi, la mémoire doit rester un devoir moral, mais elle ne peut devenir un argument permettant de fermer le débat sur les responsabilités actuelles.

Les résolutions de l’ONU à l’épreuve du terrain

La tribune pose enfin une question à la communauté internationale : que valent les résolutions internationales lorsqu’elles ne sont pas effectivement appliquées ?

Le Conseil de sécurité a formulé des demandes précises concernant le Rwanda, le M23 et la situation dans l’Est de la RDC.

Mais Steve Mbikayi constate que les tensions persistent.

D’où cette interrogation :

« Jusqu’à quand ses résolutions resteraient-elles lettre morte ? »

Puis il convoque une formule célèbre de Charles de Gaulle sur l’ONU :

« Jusqu’à quand, l’ONU restera-t-elle ce machin décrié en son temps par de Gaulle ? »

Derrière la formule provocatrice se trouve une interrogation plus sérieuse : comment garantir que les décisions prises au niveau international produisent des effets réels sur le terrain ?

Une bataille de récits derrière la bataille militaire

Au fond, la controverse Ekenge-Nduhungirehe révèle une bataille qui dépasse largement les déclarations de deux responsables.

Kinshasa met en avant la souveraineté congolaise, l’intégrité territoriale et la question du rôle du Rwanda dans la crise sécuritaire de l’Est.

Kigali insiste pour sa part sur la sécurité de ses frontières, la protection des populations tutsi et la menace représentée par certains groupes armés présents dans l’Est congolais.

La communauté internationale se retrouve face à plusieurs impératifs simultanés : lutter contre les discours de haine, protéger les populations civiles, faire respecter la souveraineté de la RDC et obtenir la fin des violences.

C’est dans cet espace que se situe la tribune de Steve Mbikayi.

Avec « La mémoire comme monnaie », Steve Mbikayi transforme donc une controverse portant sur la réintégration du général-major Sylvain Ekenge en une critique beaucoup plus large de la diplomatie rwandaise.

Son message à Olivier Nduhungirehe est sans détour : la condamnation des discours de haine doit être universelle, mais elle ne peut, selon lui, être utilisée pour faire oublier les questions de souveraineté, de présence militaire et de respect du droit international.

La mémoire du génocide de 1994, insiste-t-il, mérite respect et protection. Mais elle ne devrait pas devenir une monnaie diplomatique permettant de solder les comptes du présent.

Et c’est finalement autour de cette phrase que toute sa tribune s’articule : « On ne donne pas des leçons de mémoire quand on a fait de la mémoire un métier. »

Une formule qui, au-delà du cas du général Ekenge, vise directement la stratégie mémorielle et diplomatique que Steve Mbikayi attribue au pouvoir de Kigali.

 

ITK

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