
Samedi, 14 mars 2026-Depuis un an, plus de dix mille Congolais sont tombés sous les balles des troupes rwandaises et de leurs supplétifs du M23. Dix mille. Dix mille pères, mères, enfants, balayés par une guerre d’agression que la communauté internationale regarde avec la constance distraite d’un passant devant un théâtre d’ombres. Des déplacés par centaines de milliers, entassés dans des camps où la mort rôde autant par les armes que par la faim et les maladies. On en parle comme on parle de la pluie et du beau temps. Un fait divers.
Alors quand une citoyenne française tombe, quand le sang occidental coule sur cette terre, les projecteurs s’allument, les condamnations tonnent. Comme si la douleur n’avait de prix que lorsqu’elle frappe à nos portes. Comme si la dignité humaine avait une nationalité.
Mais posons la question autrement : pourquoi maintenant ? Pourquoi cette frappe, ce jour-là, sur ce site précis ? La réponse est aussi stratégique que cynique. C’est ce qu’on pourrait appeler la technique du shifting point. L’art de déplacer le regard.
Le Trésor américain venait de sanctionner l’armée rwandaise. Pression internationale, début de reconnaissance des responsabilités. Et soudain, une humanitaire française est tuée. Les caméras se tournent. Les indignations se focalisent. Et le cœur du problème, l’agression rwandaise, l’occupation, les dix mille morts congolais, s’efface derrière une seule tombe.
Frapper là où ça fait mal aux décideurs du monde. Créer une diversion. Brouiller les cartes. C’est la politique de l’autruche appliquée par le Rwanda : enfouir la réalité dans le sable d’une émotion sélective pour ne pas voir la vérité en face.
Ne nous y trompons pas. Ne tombons pas dans ce piège tendu par ceux qui veulent que nous regardions ailleurs.
Pleurons Karine Buisset, sincèrement. Elle était en mission de paix, elle mérite le respect et la mémoire. Mais pleurons aussi, avec la même sincérité, cette femme congolaise tombée à ses côtés et dont nous ne saurons jamais le prénom. Pleurons cet enfant qui jouait là hier et qui ne jouera plus jamais. Leur mort n’est pas moins tragique parce qu’elle est plus fréquente. Leur sang n’est pas plus pâle parce qu’il est congolais.
La cause est unique. Elle s’appelle agression rwandaise. Elle s’appelle M23. Elle s’appelle occupation. Sans elle, Karine Buisset vivrait encore. Sans elle, des milliers de Congolais vivraient encore. Sans elle, il n’y aurait ni déplacés, ni camps, ni obus tombés sur des familles qui ne demandaient qu’à survivre.
Alors oui, exigeons le retrait des troupes rwandaises. Oui, exigeons la neutralisation du M23. Oui, continuons à dénoncer, à crier, à rappeler. Mais refusons que le regard du monde se détourne de l’essentiel. La mort d’une humanitaire française n’est pas une tragédie séparée. Elle est le symptôme éclatant d’une tragédie plus vaste, plus ancienne, trop longtemps regardée sans voir.
Ce 11 mars, à Goma, ce n’est pas une Française qui est morte entourée d’inconnus. Ce sont des êtres humains qui sont morts ensemble, dans le même enfer, sous les mêmes bombes. Et dans cet enfer, il n’y a ni nationalités, ni deux poids deux mesures. Il n’y a que la chair et le sang.
Ne laissons personne utiliser la mort de Karine Buisset pour faire oublier les autres. Ne laissons personne transformer son sacrifice en écran de fumée. Honorer sa mémoire, c’est exiger la vérité sur toutes les victimes. C’est refuser le shifting point. C’est regarder la guerre en face, dans toute son horreur, sans filtres, sans privilèges, sans passe-droits pour l’émotion sélective.
La mort est toujours injuste. Mais l’injustice suprême, c’est de compter les morts en fonction de leur passeport.
Des dizaines de milliers de Congolais tués en un an. Des centaines de milliers de déplacés. Une guerre d’agression que le monde regarde sans voir. Et si, pour une fois, toutes les vies avaient le même poids ?
MBIKAYI MABULUKI Steve
Député national



