Dimanche, 27 septembre 2026-La réintégration du général-major Sylvain Ekenge comme porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) provoque une nouvelle réaction virulente de Kigali. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, juge cette décision « troublante et indécente » et va jusqu’à y voir la preuve d’un « projet politique assumé par l’État » contre les Tutsi.
Cette lecture mérite d’être sérieusement contestée. Car au-delà des propos controversés tenus par le général Ekenge en décembre 2025, une question fondamentale se pose : le Rwanda est-il devenu l’autorité chargée de déterminer quels officiers congolais peuvent exercer leurs fonctions et quelles déclarations la RDC peut considérer comme relevant de sa propre lecture de la guerre ?
La réponse devrait être clairement non.
Pour comprendre les déclarations du général Ekenge, il faut d’abord les replacer dans leur contexte.
La RDC et le Rwanda sont engagés depuis des années dans une confrontation politique, militaire et diplomatique autour de l’Est congolais. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23, tandis que le Rwanda rejette ces accusations et affirme agir pour répondre à des menaces sécuritaires provenant du territoire congolais.
Dans un tel contexte, les FARDC sont confrontées à des questions d’infiltration, de renseignement, de loyautés et de réseaux transfrontaliers.
C’est dans ce cadre que Sylvain Ekenge avait évoqué, sur la RTNC, ce qu’il présentait comme des méthodes d’infiltration attribuées au Rwanda et avait mis en garde les Congolais concernant certains mariages avec des femmes tutsi.
Ses propos ont été jugés stigmatisants par l’état-major, qui l’avait suspendu dès le 28 décembre 2025. L’armée congolaise avait alors précisé que ces déclarations ne représentaient ni la position officielle des FARDC, ni celle du gouvernement congolais.
Cela est important : Ekenge avait déjà été sanctionné par sa propre hiérarchie.
Il n’est donc pas exact de présenter son retour comme si la RDC n’avait jamais réagi à ses propos.
La suspension était-elle la fin de l’histoire ?
Non. Une suspension administrative n’est pas une condamnation définitive. Elle peut précisément servir à prendre du recul, à examiner une situation et, le cas échéant, à permettre à l’autorité compétente de décider d’une réintégration.
Or, neuf mois plus tard, Ekenge réapparaît officiellement comme porte-parole des FARDC. Un communiqué publié le 25 septembre 2026 à propos de l’accident aérien de Kenge est signé de son nom et de sa qualité de porte-parole.
Cela signifie une chose essentielle : les autorités congolaises ont finalement estimé qu’il pouvait à nouveau exercer cette responsabilité.
Kigali peut désapprouver cette décision. Il n’a cependant pas à s’y substituer.
C’est ici que la réaction d’Olivier Nduhungirehe devient politiquement révélatrice.
Le ministre rwandais affirme que les propos d’Ekenge démontreraient que les discours de haine contre les Tutsi ne seraient pas l’œuvre de quelques individus isolés, mais relèveraient d’un « projet politique assumé par l’État ».
C’est une accusation extrêmement lourde.
Le fait qu’un officier ait tenu des propos controversés ne suffit pas, à lui seul, à établir l’existence d’un « projet politique » de l’État congolais. D’ailleurs, le premier réflexe des autorités congolaises en décembre 2025 avait précisément été de suspendre Ekenge et de désavouer publiquement ses déclarations.
On peut critiquer la décision de le réhabiliter. On peut même demander pourquoi elle a été prise.
Mais passer de cette réintégration à la conclusion selon laquelle l’ensemble de l’État congolais porterait un projet anti-Tutsi constitue une extrapolation politique qui nécessite beaucoup plus de preuves.
Le parallèle avec les « Dix Commandements du Hutu » : un raccourci contestable
Olivier Nduhungirehe compare les propos d’Ekenge au premier des « Dix Commandements du Hutu », texte publié au Rwanda au début des années 1990 et devenu l’un des symboles de la propagande anti-Tutsi ayant précédé le génocide de 1994.
Le parallèle rhétorique existe sur un point : les deux discours évoquent effectivement les relations entre Hutu ou Congolais et femmes tutsi.
Mais une similitude de formulation ne suffit pas à établir une identité de projet politique ou d’intention historique.
C’est précisément là que la propagande diplomatique peut devenir dangereuse : elle consiste à prendre une déclaration controversée, à la rattacher à une tragédie historique incontestablement majeure, puis à suggérer que les mêmes intentions seraient nécessairement à l’œuvre aujourd’hui.
Il faut se garder de cette mécanique.
Le génocide contre les Tutsi au Rwanda est une réalité historique établie. Hassan Ngeze a été condamné par le Tribunal pénal international pour le Rwanda pour son rôle dans la propagande génocidaire.
Mais cela ne signifie pas que toute déclaration contemporaine évoquant les Tutsi peut automatiquement être assimilée à un appel au génocide.
L’histoire mérite mieux que les amalgames.
Peut-on critiquer Kigali sans nier les souffrances des Tutsi ?
Oui. C’est même indispensable dans un débat sérieux. Défendre Ekenge contre les accusations du gouvernement rwandais ne signifie pas nier le génocide de 1994, ni les souffrances des victimes tutsi, ni le droit des citoyens congolais tutsi à vivre en sécurité en RDC.
Cela signifie simplement refuser que toute critique des politiques rwandaises soit automatiquement transformée en haine des Tutsi.
Il existe une différence fondamentale entre : critiquer le gouvernement rwandais ; dénoncer l’action d’une armée étrangère ; accuser Kigali de soutenir un mouvement armé ; analyser les réseaux d’influence rwandais dans l’est de la RDC ; et appeler à la discrimination contre des Congolais en raison de leur appartenance ethnique.
Ces catégories ne doivent pas être volontairement mélangées.
La RDC doit être capable de faire cette distinction. Et le Rwanda devrait également la respecter.
Ekenge peut être critiqué sans être transformé en symbole du « mal congolais »
Il serait d’ailleurs contre-productif de présenter Ekenge comme un homme au-dessus de toute critique.
Ses propos de décembre 2025 ont été suffisamment graves pour provoquer sa suspension. La décision des FARDC montre que Kinshasa avait elle-même reconnu le problème.
Mais cela ne signifie pas qu’il faille accepter la lecture selon laquelle Ekenge serait nécessairement le représentant d’une politique étatique de haine.
Cette interprétation n’est pas démontrée par le simple fait de sa réintégration.
Au contraire, on peut soutenir une lecture beaucoup plus simple : un officier a tenu des propos controversés, son institution l’a sanctionné, une période de suspension a suivi, puis sa hiérarchie a décidé de lui rendre ses fonctions.
C’est une procédure administrative et militaire. Elle n’est pas, par elle-même, la preuve d’une idéologie d’État.
ITK


