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Mbikayi à Kabila  : « on ne défend pas la constitution avec les armes après l’avoir mise à rude épreuve… » (Mise au point) !

Vendredi, 40 octobre 2026-Monsieur Joseph Kabila,

Votre interview du 23 octobre 2026 remet au centre du débat public votre lecture des dix-huit années passées à la tête de l’État, votre appréciation de la situation actuelle de la République démocratique du Congo et votre conception de la résistance politique. Vous y opposez les réalisations de votre présidence aux difficultés du pouvoir actuel, tout en évoquant la possibilité d’une lutte armée contre ce que vous qualifiez de dictature.

Une telle prise de parole mérite une réponse qui dépasse les réflexes partisans. Non pour nier ce que votre présidence a pu accomplir, ni pour exonérer le pouvoir actuel de ses responsabilités, mais pour confronter vos affirmations aux faits, aux chiffres et aux principes qui fondent notre ordre constitutionnel. Car une parole politique, lorsqu’elle touche à la guerre et à la paix, n’a pas droit à l’approximation péremptoire.

Dix-huit années de pouvoir : le bilan sécuritaire d’un État en faillite

Vous présentez l’année 2019 comme celle d’un pays dont 95 % du territoire sécuritaire aurait été maîtrisé, avec moins d’une centaine de groupes armés et sans présence d’armées étrangères. Mais quel organisme indépendant a établi ce pourcentage ? Selon quelle définition de la maîtrise sécuritaire ? Sur quelle période et à partir de quelles données ?

La réalité est têtue. Sous votre présidence, l’Est du pays n’a jamais connu de paix durable. Les massacres de civils à Beni, les activités des groupes armés dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri, la persistance de l’ADF et la résurgence du M23 en 2012-2013 , que vous aviez prétendu avoir défait, disent assez que la pacification du territoire demeurait inachevée à la fin de votre mandat.

Le bilan sécuritaire de vos dix-huit ans est celui d’un État qui a toléré des foyers de violence permanents, d’un pouvoir qui a instrumentalisé des groupes armés pour se maintenir, et d’une armée qui a failli à sa mission constitutionnelle de protéger les Congolais.

Une autre contradiction, plus troublante encore, mérite une explication. En 2013, vous étiez président de la République et commandant suprême des FARDC, lorsque l’armée congolaise, appuyée par la Brigade d’intervention de la MONUSCO, a officiellement défait le M23. Treize ans plus tard, vous dirigez le Front pour la refondation de la nation (FRN), coalition politico-militaire qui intègre l’AFC/M23.

À quel moment êtes-vous passé du commandement suprême des FARDC, forces chargées de combattre cette rébellion à la direction politique d’une coalition qui en reprend les principales composantes ? Étiez-vous le commandant de ces deux forces depuis toujours ? Les Congolais sont en droit de connaître les circonstances de cette ambivalence. La question de la haute trahison, au regard notamment du devoir constitutionnel de sauvegarder l’intégrité territoriale, mérite d’être posée et éclaircie par les institutions compétentes.

Les libertés publiques, une mémoire qui ne peut être sélective

Vous dénoncez aujourd’hui la répression, les arrestations arbitraires et les atteintes aux libertés. Ces préoccupations méritent d’être examinées, quelle que soit l’identité du pouvoir mis en cause. Mais elles imposent aussi un devoir de cohérence historique, une forme d’anamnèse institutionnelle sans laquelle la critique perd sa force morale.

Sous votre présidence, les Nations unies ont documenté de graves violations des droits humains. Les événements de décembre 2016 ont donné lieu à des constatations faisant état d’au moins 40 personnes tuées entre le 15 et le 31 décembre.

Les manifestations de janvier 2017 à janvier 2018 ont été marquées par des usages illégaux et disproportionnés de la force, avec au moins 47 civils tués selon les rapports onusiens. Les charnières de Maluku.

Amnesty International dénombre au moins 320 morts et 3 500 blessés entre 2015 et 2018. Les assassinats de Rossy Mukendi, Armand Tungulu, Floribert Chebeya …restent des épisodes douloureux.

L’incendie du siège de l’UDPS à Limete, dans la nuit du 19 au 20 septembre 2016, véritable crime d’ État au cours duquel cinq membres du parti ont perdu la vie, figure également parmi les faits documentés. Vous avez présidé à un système où les corps ont été brûlés dans l’indifférence, où des militants ont été exécutés sommairement pour avoir osé manifester.

La défense des libertés ne saurait être une exigence à géométrie variable, activée uniquement lorsque l’on a quitté le pouvoir.

3. Les deniers publics et la fortune personnelle : l’empire du silence

Vous avez dirigé un pays où la Cour des comptes a documenté, en 2018, une présidence ayant dépensé 302 millions de dollars sur un budget voté de 63 millions, soit 476 % de sa dotation, tandis que 1 173 projets d’investissement évalués à 635 millions de dollars n’ont jamais été exécutés. Vous avez laissé un État dont les caisses étaient vides, un budget exécuté à 5,7 milliards de dollars en 2018, quand il atteint aujourd’hui 14 milliards.

Et pendant ce temps, l’enquête « Congo Hold-up », menée par un consortium de 19 médias internationaux, a révélé comment 138 millions de dollars ont été siphonnés des caisses de l’État entre 2013 et 2018 via la banque BGFI, au profit de votre famille et de vos proches.

Le Groupe d’étude sur le Congo a estimé votre fortune personnelle à 15 milliards de dollars en 2014, avec 71 000 hectares de terres agricoles, une centaine de mines de diamants et 80 sociétés contrôlées directement ou indirectement. Une société portuaire, vous appartenant personnellement a reçu 3,3 millions de dollars de fonds publics, et un compte à la Banque centrale a servi à verser 76 millions de dollars à votre famille.

Voilà le substratum de votre bilan. Un pouvoir qui a prédaté les ressources de la République, un clan qui a confisqué l’économie nationale, et un ancien président qui, aujourd’hui, vient donner des leçons de patriotisme à ceux qui gouvernent.

4. Le respect de la Constitution, une exigence pour tous les dirigeants

Vous évoquez aujourd’hui les violations de la Constitution et les dérives institutionnelles du pouvoir actuel. Le débat est légitime. Aucun pouvoir ne doit se considérer au-dessus de la loi fondamentale. Mais votre propre expérience présidentielle ne peut être dissociée de la crise institutionnelle qui a accompagné la fin de votre second mandat.

La Constitution limitait à deux le nombre de mandats présidentiels. Votre second mandat devait prendre fin en décembre 2016. Or, les élections n’ont pas été organisées dans les délais constitutionnels et votre maintien au pouvoir s’est prolongé jusqu’à la présidentielle de décembre 2018, dans un contexte de fortes tensions politiques et sociales. Cette séquence, communément associée au phénomène du « glissement », a profondément éprouvé la confiance des Congolais dans les institutions. L’aporie est ici redoutable : comment exiger d’un pouvoir qu’il respecte la lettre fondamentale quand on a soi-même présidé à son effritement ?

5. Cinq ans de rupture : le bilan de Félix Tshisekedi

À votre bilan, Monsieur Kabila, il faut opposer celui de Félix Tshisekedi, depuis la rupture du FCC-CASH et l’avènement de l’Union sacrée. Non pour sanctifier un pouvoir, mais pour rétablir une vérité des comptes que votre interview entend obscurcir.

En cinq ans, le budget de l’État est passé de 6 milliards de dollars en 2018 à plus de 16 milliards en 2025, avec un budget promulgué de 51 553 milliards de francs congolais, en hausse de 25,8 % par rapport à 2024. Les ressources propres ont triplé, passant de 3,5 milliards en 2020 à 10,5 milliards en 2025.

Sur le plan sanitaire, l’Hôpital général Mama Yemo, abandonné depuis des décennies, a été entièrement rénové, aux côtés de ceux de Kintambo, de Sendwe et de la Muya. Plus de 350 centres de santé ont été livrés. Sur le plan éducatif, l’Université de Kinshasa (UNIKIN), l’UPN et l’INBTP ont connu une rénovation complète, tandis qu’un réseau d’universités modernes a été bâti à Mbuji-Mayi, Bunia, Kananga et Kolwezi.

Sur le plan des infrastructures, le Centre financier de Kinshasa, inauguré en décembre 2023, a coûté 290 millions de dollars et centralise les ministères des Finances et du Budget. Le marché central de Kinshasa (Zando), reconstruit sur 80 500 m², est achevé et attendait fin 2025 la finalisation des voiries d’accès pour accueillir 80 000 étals. Le réseau routier est passé de 3 000 à 9 000 kilomètres en sept ans, et des axes stratégiques, Kasumbalesa-Mokambo, Kasindi-Beni, Kalamba-Mbuji-Mayi, Mwene-Ditu-Kananga, ont été réhabilités. La province du Lualaba et la ville de Kolwezi ont bénéficié d’infrastructures majeures : université moderne, aéroport international, clinique universitaire et échangeur routier.

Le tout, dans un contexte où l’agression engloutit l’essentiel du budget national.

6. De l’opposition politique à la lutte armée : une frontière fondamentale

C’est ici que votre interview soulève la question la plus préoccupante.

Vous évoquez le Front de résistance nationale et la possibilité de recourir aux armes pour combattre le pouvoir en place. Or, une organisation politico-militaire ne peut être assimilée à une formation politique ordinaire. Dès lors qu’elle revendique ou envisage le recours à la force armée, elle place le débat dans un registre radicalement différent de celui de la compétition démocratique. Le FRN, que vous dirigez, regroupe explicitement l’AFC et le M23. Cette proximité n’est pas une rumeur : elle est une architecture politique revendiquée.

Vous invoquez l’article 64 de la Constitution. Cet article dispose que tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation des dispositions constitutionnelles.

Mais ce texte ne saurait être interprété comme une autorisation générale donnée à chaque acteur politique de constituer une force armée et de s’arroger le droit de renverser les institutions. L’article 64 protège l’ordre constitutionnel ; il ne crée pas un droit individuel à la guerre. La défense de la Constitution ne peut devenir le prétexte à sa destruction.

Conclusion

Votre interview du 23 octobre 2026 appelle donc moins une querelle de personnes qu’un débat de fond sur la responsabilité des dirigeants, la mémoire institutionnelle et l’avenir de la République.

Vous avez le droit de défendre votre bilan. Les Congolais ont, eux, le droit de l’examiner sans complaisance. Vous avez le droit de critiquer le pouvoir actuel. Les Congolais ont également le droit d’exiger que cette critique ne serve pas de justification à une nouvelle confrontation armée.

L’histoire politique de notre pays ne peut être écrite par un seul camp, ni confisquée par un ancien président, un président en exercice ou une opposition quelconque. Elle appartient à la nation.

Monsieur Joseph Kabila, le bilan d’un ancien chef d’État se discute ; le respect de la Constitution, lui, ne se négocie pas. Et aucun désaccord politique ne saurait justifier votre récidive qui replonge le Congo dans la guerre.

Joseph Kabila,

votre interview du 23 octobre appelle des questions auxquelles les Congolais ont droit à des réponses.

Steve Mbikayi Mabuluki

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