Mercredi, 16 septembre 2026-Depuis son accession à l’indépendance, la République démocratique du Congo connaît une histoire politique particulièrement marquée par les rapports de force, les crises institutionnelles, les rébellions et les affrontements entre acteurs politiques. Cette carte blanche s’intéresse à une constante de notre vie politique : la difficulté à transformer la confrontation en compromis.
De Kasa-Vubu et Lumumba, avec leurs désaccords et leurs révocations réciproques, au long face-à-face entre Mobutu et Étienne Tshisekedi, puis entre ce dernier et les différents régimes Kabila, notre histoire politique est jalonnée de confrontations qui ont souvent semblé sans issue.
L’opposition actuelle semble, à son tour, vouloir s’inscrire dans cette tradition du bras de fer permanent, privilégiant parfois le rapport de force et le jusqu’au-boutisme au détriment de la recherche du compromis.
L’histoire devrait pourtant nous inviter à davantage de pragmatisme.
Lumumba y a laissé sa vie. Étienne Tshisekedi s’est battu pendant des décennies sans parvenir à accéder au pouvoir. Les différents régimes qui se sont succédé ont, eux aussi, cherché à imposer leur propre logique. Face à eux, l’opposition a souvent voulu imposer la sienne. Chacun campait sur ses positions et attendait de l’autre qu’il cède.
Or, dans un rapport de forces politique, l’intransigeance ne constitue pas nécessairement une stratégie gagnante. Lorsqu’elle ne permet pas de transformer le rapport de forces en résultat politique concret, elle peut finir par laisser l’initiative à celui qui détient le pouvoir institutionnel.
L’expérience d’Étienne Tshisekedi est, à cet égard, particulièrement instructive.
Au début de la Conférence nationale souveraine, il n’était pas favorable à la logique des conférences nationales telles qu’elles avaient été organisées au Bénin et au Congo-Brazzaville. Il estimait notamment que ces expériences n’avaient pas permis de mettre fin aux régimes qu’elles entendaient transformer.
Pourtant, l’UDPS finit par participer à la CNS, malgré des conditions qui étaient loin de correspondre à toutes ses exigences. Avec seulement quelques délégués, elle entra dans une institution où siégeaient également des formations politiques beaucoup moins représentatives.
Mais la participation permit de créer, de l’intérieur, une dynamique politique nouvelle qui finit par modifier le rapport de forces et conduisit Étienne Tshisekedi à la Primature.
La leçon est importante : participer à un processus ne signifie pas nécessairement l’approuver dans toutes ses modalités. On peut entrer dans un processus tout en continuant à y défendre ses propres positions.
En 2006, l’UDPS fit le choix du boycott du référendum constitutionnel et des élections. Le processus se poursuivit sans elle.
En 2011, elle participa finalement aux élections. Joseph Kabila fut proclamé vainqueur. La contestation fut vive et la rue manifesta.
Mais notre expérience montre aussi les limites d’une stratégie reposant exclusivement sur la mobilisation populaire ponctuelle. En RDC, les manifestations de longue durée restent difficiles à maintenir. Une mobilisation de quelques heures peut exprimer une colère réelle sans pour autant suffire à faire évoluer un rapport de forces institutionnel.
C’est une réalité dont toute opposition responsable doit tenir compte.
L’histoire récente fournit d’ailleurs un autre enseignement.
Si Félix Tshisekedi avait choisi de ne participer aux élections que lorsque toutes les conditions correspondant à ses exigences étaient réunies, il n’aurait probablement pas pris part au scrutin de 2018. Il a accepté de se lancer dans la compétition malgré les conditions politiques et institutionnelles qui prévalaient alors.
La suite est connue : il a finalement accédé à la magistrature suprême.
La politique n’est donc pas seulement l’art de défendre ses convictions. Elle est aussi celui de savoir à quel moment avancer, à quel moment négocier et à quel moment accepter une étape imparfaite pour pouvoir peser sur la suivante.
C’est pourquoi le compromis ne doit pas être confondu avec la compromission.
La vie politique est faite de rapports de forces, mais aussi de compromis. Aucun acteur ne peut durablement imposer l’intégralité de sa vision aux autres. La dialectique politique impose à chaque camp de quitter progressivement l’extrémité du cercle pour faire un pas vers le centre.
C’est au centre que les adversaires d’aujourd’hui peuvent trouver les bases d’un compromis acceptable pour tous.
Le processus politique actuel offre précisément l’occasion de mettre cette logique à l’épreuve.
Le Président de la République avait, au départ, exprimé ses réserves à l’égard d’un dialogue dont il ne percevait pas nécessairement l’utilité dans la résolution de la crise sécuritaire. L’opposition, de son côté, en réclamait l’organisation avec insistance.
Le Président a finalement accepté le principe d’un dialogue.
Certes, le dialogue organisé par le pouvoir ne correspond pas nécessairement à la conception que s’en fait une partie de l’opposition. Mais faut-il pour autant considérer qu’il ne constitue aucun pas vers la recherche d’un compromis ?
On peut défendre cette lecture sans renoncer à ses convictions.
L’opposition peut participer au processus sans abandonner ses exigences. Elle peut y entrer pour les défendre, les argumenter et tenter d’obtenir des concessions. Participer ne signifie pas capituler. Négocier ne signifie pas renoncer.
C’est précisément le sens du compromis politique.
La manifestation du 15 septembre constitue, elle aussi, un élément du rapport de forces. Elle a permis à une partie de l’opposition d’exprimer publiquement ses préoccupations et ses revendications. Mais une manifestation, aussi importante soit-elle, ne peut à elle seule se substituer à une stratégie politique durable.
La véritable question est donc moins de savoir qui a réussi à mobiliser pendant quelques heures que de savoir qui sera capable de transformer ses positions en résultats politiques.
Le pouvoir a fait un pas en ouvrant un espace de dialogue. L’opposition peut, elle aussi, faire un pas sans renoncer à ses convictions.
C’est ainsi que fonctionne la politique dans les démocraties : chaque partie défend ses intérêts, mais aucune ne peut raisonnablement espérer obtenir tout ce qu’elle demande.
La République démocratique du Congo a trop longtemps vécu dans une logique où tout compromis était interprété comme une faiblesse et toute concession comme une trahison.
Il est temps de changer de culture politique.
Sortir de l’affrontement permanent ne signifie pas renoncer à ses convictions. Cela signifie apprendre à les défendre autrement.
Notre histoire nous enseigne une chose essentielle : en politique, celui qui refuse toujours de faire un pas peut conserver ses principes intacts, mais il risque de rester longtemps à la périphérie du pouvoir de décision.
À l’inverse, celui qui sait entrer dans le débat, négocier, convaincre et parfois accepter un compromis conserve la possibilité d’influencer le cours des événements.
Le moment est venu de privilégier la stratégie sur la posture, le compromis sur l’affrontement et l’intérêt national sur la logique du tout ou rien.
C’est peut-être l’une des conditions pour sortir enfin de la politique de l’affrontement permanent.
À bon entendeur, salut.
Steve Mbikayi Mabuluki


